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Notre Afrique

DU JAMAIS VU
par Lucie Pagé

La scène méritait d'être croquée. En fait, il y a plusieurs têtes qui se sont tournées, car c'était du jamais vu. En Afrique du Sud, depuis des années, des décennies même, le décor était le même. Les préposés aux stationnements sont des Noirs. Ils dirigent les voitures, des engins qu'ils n'ont jamais conduits, vous accueillent et vous disent qu'ils surveilleront votre voiture le temps de votre absence, que ce soit pour deux minutes ou pour deux heures.  Au retour, une pièce de deux rands (40 sous) suffit pour les remercier pour leur « travail ».  Et bien, la semaine dernière, dans un stationnement d'un grand magasin, c'est un Noir qui a glissé une pièce de monnaie dans la main d'un Blanc, le remerciant d'avoir surveillé sa voiture. Ce Noir est ensuite monté au volant de sa BMW et est parti. Du jamais vu.

« Qu'est-ce qui a vraiment changé? » est la sempiternelle question au sujet de l'Afrique du Sud, onze ans après les premières élections multiraciales et démocratiques de l'histoire du pays. Certes, les riches sont encore majoritairement blancs et les pauvres sont encore très noirs. Mais, tellement de choses ont changé.

Ma ligne téléphonique ne fonctionnait plus. J'ai appelé Telkom, la compagnie nationale de téléphone, à 18h le soir. Le lendemain matin (du jamais vu), un camion de Telkom arrive, une femme noire au volant (du jamais vu). Elle descend avec sa mallette et son ordinateur et répare la ligne. « C'est la première fois que je rencontre une femme noire technicienne de Telkom », lui ai-je dit. Elle a ri. « Habituez-vous, les cours que j'ai pris au collège technique étaient remplis de femmes noires. »

Je devais me rendre à la clinique pour une infection à l'œil. Lorsque vient mon tour, une infirmière – une femme noire (jusque-là, tout est normal : les femmes noires, sous l'apartheid, avaient le choix entre devenir femmes de ménage, enseignantes ou infirmières) m'ausculte, prend ma température et ma pression artérielle. Quelques minutes plus tard, le médecin, une femme noire (du jamais vu) entre. Je lui indique ma surprise de voir une femme noire comme médecin. « Habituez-vous. Il y avait pas mal de femmes noires dans mes cours à l'université. »

Au centre de conditionnement physique de mon quartier, c'est une femme noire qui nous accueille (du jamais vu), un homme noir (du rarement vu) qui est chef entraîneur. Et, du nouveau aussi, les pieds qui pédalent, les jambes qui courent et les poids et haltères qu'on soulève reflètent les couleurs du pays : Noirs, Blancs, Indiens et Métis se côtoient, s'entraînent, ensemble, à développer ce nouveau pays.
 
À l'Église catholique au coin de chez moi, les fidèles de toutes origines et races prient, communient, se repentissent ensemble. Du jamais vu. Il y a quatre ou cinq ans seulement, les seuls Noirs qu'on retrouvait sous ce toit d'église étaient ceux qui faisaient le ménage. 

Dans les restaurants, ce sont maintenant des Noirs qui prennent nos commandes et nous servent (du jamais vu il y a quelques années seulement). Dans les banques, les caissiers et les caissières sont, aussi, des Noirs. Dans les bars et les clubs, Noirs et Blancs boivent, chantent, parlent, rient ensemble. Dans les cours d'école, les jeunes Noirs et Blancs vont bras dessus, bras dessous, comme si l'apartheid avait été une invention de l'imaginaire de leurs parents.

Au Zimbabwe, pays voisin qui a acquis son indépendance en 1980, ces scènes n'existent pas. Les races ne se mêlent pas. La magie n'existe pas.

En Afrique du Sud, ce qui a changé? Tout. Même si tout reste à faire, le plus important se fait : celui où on dit, presque quotidiennement : « C'est du jamais vu, ça! ».

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