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Des vacances au froid
par Michel Brûlé

À 16 ans, j'ai eu la piqûre des voyages en lisant L'idiot de Dostoïevski. La Russie me semblait être un pays fascinant. Durant la même période, je suivais un cours de français enrichi dans lequel Daniel Mativat, mon professeur, nous initiait à la poésie de Baudelaire, de Verlaine et de Rimbaud. Plus tard, j'ai découvert Lautréamont.
 
Au cégep, j'ai décidé d'apprendre l'allemand et l'espagnol pour me donner les outils pour voyager. Ainsi, le 11 janvier 1984 — je me souviendrai toujours de cette date —, j'ai pris l'avion pour Paris. Bien sûr, j'ai été ébloui par la splendeur de la plus belle ville du monde, mais je trépignais d'impatience de découvrir l'Allemagne. Deux jours après mon arrivée dans la Ville Lumière, j'ai fait du pouce et le hasard des routes m'a conduit à Amsterdam. Le lendemain, j'ai vécu une immense sensation d'ivresse en traversant la frontière allemande. Pendant trois mois, l'Allemagne ne m'a jamais déçue. J'y ai découvert un pays où les idées fourmillaient et où les valeurs hippies étaient toujours à l'avant-scène. J'ai rencontré des tonnes de jeunes intelligents qui vivaient l'amour libre et qui se posaient des questions sur l'environnement et sur l'avenir de la planète.
 
Aujourd'hui, l'Allemagne a beaucoup changé. En fait, l'Allemagne s'est américanisée à un point tel qu'il est impossible de voir une publicité à la télé qui ne contient pas au moins un mot anglais. Le mot lied, qui veut dire « chanson », a été remplacé par song. Et que dire de la musique ! Presque toute anglophone. Il m'arrive de questionner les Allemands à ce sujet et, très souvent, on me répond que l'Allemagne n'a pas de tradition musicale. Je me plais alors à rétorquer avec ironie qu'ils ont raison et que les humains qui peupleront la terre dans 2000 ans cracheront sur Bach et Beethoven, et vénèreront les Beatles et Madonna.
 
L'impérialisme culturel anglo-américain entraîne une uniformisation des différentes cultures nationales et rend les pays qui y succombent insipides. Chose certaine, l'Allemagne ne m'emballe plus. Heureusement, il existe encore des remparts qui résistent à cet appauvrissement culturel. Je pense notamment au Brésil, au Japon et à la Russie. J'oubliais : il y a aussi le Québec.
 
Malheureusement, bien que le Québec mette de l'avant sa propre culture, il n'en reste pas moins que notre société est de plus en plus terne. Pour étayer mon point de vue, je vais faire référence à la Russie. Depuis quelques années, le plus grand pays du globe me passionne littéralement. Pourquoi ? Les gens. Les Russes sont tout simplement fabuleux. Bien sûr, ils ont une culture immensément riche et ils sont aussi très ouverts sur le monde. Dans les bars et les discothèques, vous entendrez beaucoup de musique russe, un peu de musique anglophone, mais aussi des chansons francophones, hispanophones, turques, grecques et tutti quanti. Mais ce qui me fascine le plus des Russes, c'est leur gaieté. Les Russes sont les plus grands fêtards de la planète. Une bière, deux bières, une vodka, deux vodkas, et la fête commence. Jeunes et moins jeunes, hommes ou femmes, tout le monde fait la fête, ensemble. Les gens dansent et rient beaucoup. Les femmes et les hommes se draguent. Des moments de tendresse, des baisers s'ensuivent. À travers ce semblant d'anarchie festive pointent à l'occasion des conflits, mais les Russes n'aiment pas la bagarre. Un jour, j'ai été témoin d'une scène assez cocasse. Un type insistait auprès d'un autre pour qu'il aille se battre avec lui dans la ruelle. Ce dernier lui a dit : « Ce soir, je fais la fête. Je te donne mon numéro de cellulaire et, demain, on va se battre. Ça te va ? »
 
Je ne peux m'empêcher de penser qu'à une certaine époque, nous, les Québécois, étions réputés fêtards. Aujourd'hui, nous sommes devenus des « regardeux » de télé qui passent leur temps entre quatre murs. Jadis, nous aimions nous rencontrer, nous raconter des histoires et rire à gorges déployées. Aujourd'hui, nous payons pour voir des humoristes. Nous ne sommes plus capable de rire seuls. Notre fibre de fêtards est toujours là, mais nous sommes devenus   « plates ». Allez dans un bar pour voir. Les filles d'un côté et les gars de l'autre. La bisexualité est considérée comme une normalité. J'ai mon interprétation de ce phénomène sociologique. Je pense que, depuis la tuerie de Polytechnique, le discours féministe radical est devenu le discours ambiant. Il y a quelques mois, la mère d'une des victimes de l'événement le plus tragique de l'histoire du Québec a dit que tous les Québécois était des Marc Lépine potentiels et personne n'a sursauté. Au Québec, l'homme est dépeint comme un moins que rien. Demandez aux immigrantes ce qu'elles pensent des Québécoises. Elles vous diront toutes la même chose : « Les Québécoises s'habillent comme des hommes, marchent comme des hommes et agissent comme des hommes. » Et, selon cette logique, forcément, elles n'ont plus besoin des hommes.
 
En Russie, la bisexualité est honnie. Les femmes et les hommes font la fête, ensemble. Au Québec, les hommes sont seuls, très seuls. Dans les agences de rencontre sur le Web, il y a près de trois hommes pour une femme chez les 18-40 ans. Je suis persuadé que, demain matin, des dizaines de milliers d’hommes seraient prêts à descendre dans la rue pour implorer les femmes de leur redonner une chance. En attendant, je prends des vacances en Russie. Dans la rue, je regarde les filles dans les yeux et elles me sourient. Quand tu es habitué de toujours croiser des filles qui regardent par terre, ça fait drôlement chaud au coeur.

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