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À tête reposée - Josée Legault

LE SCANDALE DE LA SAQ
par Josée Legault

Dimanche dernier, dans son discours de clôture livré au conseil général du Parti libéral, Jean Charest lâchait une petite phrase qui, étrangement, est passée inaperçue.

« Nous avons mis de l’ordre dans les sociétés d’État », s’exclamait fièrement le premier ministre. Ah oui ?
Vraiment ? Comme nous sommes heureux de l’apprendre…

L’analyse charitable de cette exclamation de M. Charest est qu’il n’incluait sûrement pas la Société des alcools du Québec dans son palmarès des sociétés d’État désinfectées à l’eau de javel de sa gouvernance.

Face aux révélations qui se multiplient, je me dois de revenir cette semaine sur le cas de plus en plus gênant de notre très « chère » SAQ – « chère » comme dans « onéreuse ».

*  *  *

Les mains dans la SAQ
Après la saga des prix gonflés artificiellement – que le gouvernement croyait réglée avec le sacrifice public de deux de ses vice-présidents – voilà autre chose.

On alloue des « primes » aux dirigeants de la SAQ pouvant aller jusqu’à 37,5 % de leur salaire en récompense pour des dividendes plus élevés livrés au gouvernement.

Pour un salaire type de 200 000 $, la prime pourrait aller jusqu’à un beau 75 000 $. Un détail…

Le problème avec ces « primes au rendement » est qu’elles ne sont aucunement justifiées dans un milieu d’affaires où la SAQ jouit d’un monopole absolu. Comment diable calculer une prime au rendement lorsqu’il n’y aucune concurrence sur le marché ?

Autre révélation : les membres du conseil d’administration peuvent se faire rembourser 40 % de leurs achats faits à la SAQ et ce, jusqu’à concurrence de 1 750 $. En bonus, ils peuvent aussi faire un voyage annuel à l’étranger pour accompagner un négociateur de la SAQ.

Pourtant, depuis 1986, il est interdit de donner des « jetons de présence » – ou des récompenses – aux membres des conseils d’administration des sociétés d’État en échange de leur présence aux réunions. Ce que le jurisconsulte du gouvernement vient de confirmer.

Autre perle : à l’automne 2005, le ministre des Finances, Michel Audet, aurait « personnellement signifié son désaccord » aux dirigeants actuels de la SAQ, Sylvain Toutant et Raymond Boucher, quant aux primes au rendement.

Mais, oups ! Il serait déjà trop tard pour les réviser pour l’année 2005-2006…

Dans ce feu roulant de révélations, on apprend ce mercredi qu’une autre affaire de gonflement artificiel des prix se trame. Pour imposer un écart de 25 % entre le prix des vins « courants » et celui des spécialités, on se préparerait à gonfler les prix de ces derniers.

Pour ajouter à cette chaudronnée nauséabonde, la SAQ a l’incroyable audace de nous « offrir » un nouveau sac réutilisable pour 2,25 $ - mais « gratuit » pour ceux qui achètent 4 bouteilles de vin… Pendant ce temps, la SAQ n’a toujours pas de programme de recyclage pour 20 millions de bouteilles de verre par année !

Non, mais, ça suffit ou quoi ?

*  *  *

Le royaume des « tinamis »
On me permettra de le répéter : l’arbitraire total dont jouit le premier ministre dans la nomination des dirigeants de sociétés d’État transforme parfois celles-ci en repaires de nominations partisanes. Et allez, par ici les « tinamis » du régime en place, qu’il soit libéral ou péquiste.

Dans le cas actuel, le PDG de la SAQ, Sylvain Toutant, est un homme d’affaires proche des libéraux. Le président du conseil d’administration, Raymond Boucher, était président du comité électoral du PLQ pour la campagne électorale de 2003.

Quant au CA lui-même, il est composé de collaborateurs ou de donateurs au PLQ, dont Pietro Perrino.

Cela ne fait pas d’eux des incompétents automatiques, mais le processus de nomination étant aussi opaque qu’une flaque de boue, comment mesurer les compétences réelles des amis d’un régime ?

Pour ce qui est de la direction actuelle de la SAQ, les révélations troublantes qui s’accumulent tendent à confirmer que la compétence ne fut certes pas le principal critère d’embauche.

Sous le PQ, il est aussi arrivé que les « tinamis » se retrouvent au sommet de la pyramide convoitée de la SAQ et se fassent prendre dans des affaires de conflits d’intérêts ou de contrats accordés sans soumission.

Dans le cas de Gaétan Frigon – qui présida la SAQ et Loto-Québec sous des gouvernements péquistes - on se souviendra de l’achat de tableaux d’art d’origine et de valeur douteuses pour rien de moins que quelques centaines de milliers de dollars.

En 2003, Claude H. Roy, l’ancien chef de cabinet de M. Landry, se voyait quant à lui « retourné » à la SAQ dans un poste créé sur mesure : « vice-président à l’expansion », dont la tâche était de « faire partager le savoir-faire de la SAQ au niveau international »…

Bref, quel que soit le parti au pouvoir, il arrive que des sociétés d’État servent à y placer des amis du régime dont la compétence, et parfois même le sens de l’éthique, laissent à désirer.

*  *  *

Surtout, ne PAS privatiser
Le gonflement artificiel récent des prix, ainsi que l’incurie, les nominations partisanes et les conflits d’intérêts à la SAQ, en amènent certains à réclamer sa privatisation.

Et pourtant, ne vaudrait-il pas mieux nettoyer ses écuries plutôt que de les mettre en vente et se priver des revenus d’une société d’État qui mérite d’être gérée avec compétence et intégrité ?

Mais comment nettoyer ?

Premièrement : changer le mode de nomination des dirigeants des sociétés d’État. Il faut dépolitiser ce processus – comme le propose le deuxième rapport du juge Gomery. Bref, il faut retirer ce pouvoir des mains du premier ministre.

Une possibilité parmi d’autres serait de remettre ce pouvoir à un comité d’examen et de sélection non partisan.

Deuxièmement : le vérificateur général doit procéder à une enquête complète sur la gestion de la SAQ, telle que le demande une pétition publique lancée ce mardi par l’ADQ, et telle que l’exige l’opposition péquiste.

D’autres suggestions pertinentes peuvent sûrement être faites dans le but d’assainir le processus de nomination et la gestion même de nos sociétés d’État.

S’il venait à faire le choix de la transparence dans le choix des dirigeants de sociétés d’État, le premier ministre pourrait enfin être pris au sérieux par les Québécois la prochaine fois qu’il leur dira y « avoir remis de l’ordre ».

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