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À tête reposée - Josée Legault

POURQUOI SE PRIVER DU PRIVÉ?
par Josée Legault

Au Québec, dès qu’un service public est déficient, mal administré ou inefficace, les oiseaux de malheur sortent de partout.

À chaque fois, les hauts cris sont les mêmes. « Le lien de confiance avec la population est brisé ! », caquettent-ils sur toutes les tribunes. Et comme par hasard, leur solution est toujours la même : se tourner vers le privé.

Le système de santé va mal ? Vivement les cliniques et les assurances privées ! La SAQ est mal administrée par des
« tinamis » du gouvernement ? Vendons-la !

Le projet des deux méga hôpitaux universitaires prévus pour Montréal traîne en longueur ? Vite, faisons-les en PPP, en
« partenariat public-privé ». Et de même pour Hydro-Québec, et tutti quanti.

À croire que les apôtres de la privatisation prêchent pour le bien du peuple…

Il n’y a qu’en éducation qu’on ne parle pas de privé. Pour une bonne raison : il y est déjà présent à un point tel que les écoles publiques souffrent de sous-financement chronique face à des écoles faussement privées qui, elles, reçoivent des subventions gouvernementales à hauteur de 60 % et sont peuplées des élèves les plus choyés et les plus performants.

C’est ce qui s’appelle avoir le beurre du privé et l’argent du public.

*  *  *

On ne mord pas tous à l’hameçon
À force de se vautrer dans la psychose collective de
l’« effondrement » des services publics, du « choc » démographique et de la « menace » commerciale posée par la Chine et l’Inde, et à force d’entendre les pleurs de nos
« Lucides » réclamant la rédemption par le privé, on pourrait croire que les citoyens vont succomber à ce conditionnement idéologique de moins en moins subtil.

Et pourtant, non.

Ce mardi, un sondage CROP montrait que même en pleine tempête de gonflement artificiel des prix et de primes exagérées accordées à ses dirigeants, une majorité de Québécois s’oppose à la privatisation de la Société des alcools.

Pourquoi vendre une vache à lait, qui a tout simplement besoin qu’on s’en occupe dorénavant avec rigueur, éthique et responsabilité ?

*  *  *

Le spin
Revenons au système de santé. Il y a deux semaines, le ministre de la Santé, Philippe Couillard, proposait une
« nouvelle ère » d’accès « garanti » aux soins pour les chirurgies de la hanche, du genou et de la cataracte – trois chirurgies répandues chez les patients plus âgés.

Pour répondre à l’arrêt Chaoulli de la Cour suprême – ouvrant la porte au recours à des assurances privées pour couvrir des soins de santé – le docteur Couillard a posé des balises précises : un patient pourra recourir à une assurance privée SEULEMENT pour ces trois chirurgies, et à condition qu’elles soient pratiquées SEULEMENT par des médecins désaffiliés du régime public.

Pour ceux qui ne pourront se faire opérer à l’hôpital à l’intérieur de six mois suivant le diagnostic d’un spécialiste, l’État couvrira tous les frais encourus par un patient devant aller dans une clinique « privée » affiliée à un hôpital où des médecins travaillant pour le régime public seront rémunérés par le gouvernement. Pour un patient qui n’a pas d’assurance et doit néanmoins se faire opérer dans une clinique totalement privée, l’État couvrira aussi ses frais.

Cette ouverture limitée au privé, disaient Philippe Couillard et Jean Charest, ne remettrait pas en cause l’intégrité du système de santé public du Québec. Au contraire, ont-ils dit, leur propre gouvernance allait tellement améliorer le système de santé public que le privé en demeurerait confiné à très peu de chose.

Ça, c’était le spin.

*  *  *

Un autre monde
Mais dans les milieux d’affaires, c’est une autre histoire. C’est un autre monde. On n’y achète pas le spin officiel. On croit, au contraire, que la porte au secteur privé s’ouvrira de plus en plus.

Dans le numéro du 25 février du journal Les affaires, la journaliste Suzanne Dansereau écrit que si le ministre Couillard limite en effet le recours au privé essentiellement parce que nous sommes toujours en pénurie de médecins, le jour où cette pénurie sera résorbée, d’ici 10 ans, « on pourra alors reprendre le débat sur le rôle du privé dans la santé et la possibilité pour les médecins de pratiquer dans les deux systèmes, l’un public, l’autre privé. »

On y apprend aussi de Martine Coulombe, directrice principale du Groupe santé, services aux entreprises de la Banque nationale, que « le MARCHÉ des chirurgies d’un jour est appelé à une forte croissance ».

Et voici un petit secret de polichinelle que révèle madame Coulombe quant aux défis auxquels feront face les fameuses cliniques privées, mais affiliées au public, dont les frais seront couverts par l’assurance-maladie : « Il faut réussir le jumelage entre financiers et professionnels de la santé. Les médecins, habitués à œuvrer dans le secteur public, devront apprendre à composer avec de nouveaux critères de PERFORMANCE FINANCIÈRE. Ils devront penser à générer des PROFITS et à dégager une RENTABILITÉ acceptable ».

C’est assez clair. Comme quoi les « PPP », c’est surtout les profits au privé, mais payés par le public…

On peut aussi lire dans Les affaires, que la croissance du privé et des assurances amènera celle de la pratique du
« droit de la santé », où des cabinets d’avocats fusionneront ce droit au droit des affaires.

L’éditorialiste de cet hebdo de Transcontinental, Jean-Paul Gagné, tire la conclusion ultime : « En favorisant l’ouverture d’autres cliniques privées et l’achat d’assurances pour certains soins, Québec permettra à la population de se familiariser avec la présence accrue du privé dans la gestion de la santé. Il pourra éventuellement ouvrir la brèche encore plus. »

*  *  *

Le privé veut plus de privé
On voit que dans le milieu des affaires, on ne fait ni dans le spin, ni dans la rectitude politique.

Le privé veut plus de privé, plus de profits. C’est dans la nature de la bête. Et c’est dans les services publics que le privé viendra les chercher.

Bref, la question des milieux d’affaires est toujours simple, claire et limpide : pourquoi se priver du privé ?

Ma réponse : parce que la braderie des services publics au secteur privé prive le public de ses services…. et laisse les profits au privé.

*  *  *

Un choix idéologique
Le premier ministre de l’Alberta, Ralph Klein, annonçait mardi son intention d’élargir considérablement le rôle du privé dans les soins de santé en allant nettement plus loin que le gouvernement Charest.

On ne sait encore si le nouveau gouvernement fédéral lui tiendra tête, ou même si son projet survivra à l’opinion publique albertaine.

Mais l’Alberta prévoyant un surplus gigantesque de 7,4$ milliards, on voit bien ici que l’ouverture au privé en santé est un choix idéologique et non financier. L’Alberta est assez riche, et de loin, pour régler elle-même ses problèmes de listes d’attente.

Ouvrir la porte toute grande au privé dans un tel contexte montre bien que le choix du gouvernement Klein est de retourner à un système de santé où l’accès serait déterminé par le niveau de revenus des patients.

C’est un choix de société, et ce choix est celui d’une société inéquitable.

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