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À tête reposée - Josée Legault Monsieur Harper, que faites-vous là ? Depuis deux semaines, le premier ministre fédéral s’entête à se délester de son petit côté givré que de nombreux électeurs et chroniqueurs avaient cru voir en lui. Qu’il était donc fin, intelligent, un stratège brillant, un GRAND ami du Québec, il respectait ses promesses, etc. Et puis pouf ! Disparus le charme, le sourire, l’ouverture et la brillance stratégique. Que ce soit envers le Parlement fédéral lui-même ou les médias, est apparu en lieu et place un premier ministre à la fibre antidémocratique troublante. Monsieur Harper, que faites-vous là ? * * * Votez toujours mes lapins… Harper a manipulé le Parlement en leur imposant un débat éclair de six petites heures sur une question aussi cruciale que le prolongement de deux ans de la mission canadienne en Afghanistan. Il a remporté son vote de justesse, en grande partie grâce à la pleutrerie de certains libéraux qui l’ont appuyé ou ont refusé de se présenter en Chambre, dont Paul Martin lui-même. Mais là où la fibre antidémocratique s’est pointée encore plus, c’est lorsque Harper a averti les parlementaires que même s’il perdait ce vote, il prolongerait unilatéralement la mission d’au moins une année. Votez toujours mes lapins… Empressé de diluer considérablement la portée du registre d’armes à feu – en se servant comme excuse de l’administration proprement scandaleuse des libéraux – Harper a fait fi du Parlement en charcutant ce programme sans passer par les élus. Puis vint la volonté clairement exprimée de Harper de tourner le dos au protocole de Kyoto sur la réduction des émissions de gaz à effet de serre. Dans ces trois dossiers majeurs, monsieur Harper, pourtant en situation minoritaire, s’est moqué du Parlement et des élus qui y siègent. * * * Toé, tais-toé ! La fibre antidémocratique de monsieur Harper, on la voit aussi dans son obsession de contrôler non seulement le message reçu par la population, mais aussi les messagers que sont ces ministres ainsi que le filtre analytique que sont les médias. Au début de son premier mandat, flanqué de plusieurs néophytes, on comprenait Harper de vouloir encadrer, voire restreindre les interventions publiques de ses ministres. On croyait, bien naïvement, que cela servirait à deux choses : éviter les gaffes inutiles et donner aux ministres le temps de mieux posséder leurs nouveaux dossiers. Mais que non ! Le silence des ministres perdure et ceux et celles, très rares, que l’on envoie au front en entrevue, ne font que répéter, mécaniquement et nerveusement, les lignes imposées par le Bureau du premier ministre. On ne sait plus trop s’ils sont véritablement incapables de penser par eux-mêmes ou s’ils sont tout simplement terrorisés à l’idée de s’éloigner des diktats du jour. Quant aux médias, on est passé du contrôle à l’intimidation, pour terminer aujourd’hui avec un silence décrété par Harper lui-même. Furieux du refus de la tribune parlementaire d’Ottawa de laisser son attaché de presse choisir qui peut ou non poser une question à son patron, Harper a décidé qu’il ne parlerait donc plus aux journalistes « nationaux », leur préférant dorénavant les médias dits « locaux ». Si Harper croit que les médias doivent être muselés, c’est que, selon lui, ils auraient « décidé de jouer le rôle de l’opposition » à son gouvernement et auraient « adopté un point de vue anticonservateur ». De telles déclarations nous ramènent tout droit à l’attitude qu’avait prise Maurice Duplessis envers les journalistes d’ici. Lui aussi, refusait de répondre à leurs questions. Lui aussi, leur préférait des petits journaux de village bien contrôlés par les notables locaux. On peut dire bien des choses sur les médias canadiens et québécois – surtout lorsque vient le temps d’aborder la question de la souveraineté au Québec. Mais de se faire le haut-parleur servile du gouvernement ne fait pas partie de leurs tâches. Et c’est bien ce qui semble horripiler monsieur Harper. * * * Le clonage est-il légal au Canada ? Mais d’où vient ce réflexe antidémocratique de Harper et à quoi peut-il bien servir ? Sur la première question, il semble que monsieur Harper se soit abreuvé des nombreuses histoires de peur que l’ancien premier ministre conservateur, Brian Mulroney, raconte depuis des années sur la tribune parlementaire. Mulroney détestait, et déteste toujours copieusement les journalistes basés à Ottawa. La raison : il est persuadé que ce sont les médias qui lui ont fait perdre le pouvoir….. Comme dirait l’autre : « que voulez-vous ? »… Sur la seconde question – à quoi sert ce réflexe antidémocratique ? – la réponse est plus complexe et plus hasardeuse. Une hypothèse : le manque de respect envers le Parlement ainsi que le contrôle obsessif du message et des messagers tient en bonne partie de la nécessité de camoufler la nature réelle de monsieur Harper. Car au-delà de ses mamours intéressés envers le Québec, le premier ministre est aussi un idéologue, homme de droite – quoiqu’on le croyait plus pragmatique qu’il ne semble l’être en réalité. Sur les dossiers de l’Afghanistan, du registre des armes à feu, de Kyoto, du retour des soldats morts au combat, la proximité idéologique avec l’administration Bush est exceptionnellement forte. Harper ne fait pas le clown, mais le clone idéologique ! Ce sont peut-être des positions populaires en Alberta et dans certaines régions rurales du Canada, mais il demeure que la majorité des électeurs canadiens – plus marquée encore au Québec – rejette ces politiques de Harper. Contrôler le message et les messagers est une tentative de limiter les dégâts potentiels qui pourraient venir d’une trop grande discussion ouverte et publique entre les membres du gouvernement et les médias – une discussion qui ne pourrait qu’alimenter l’opposition de nombreux Canadiens à cette vision radicalement conservatrice et exagérément pro-Bush. Mais le pari du silence et du contrôle à la sauce Duplessis de Harper est très, très risqué. Tôt ou tard, la bulle de verre dans laquelle il s’est retiré éclatera. Et il devra, tôt ou tard, répondre aux questions des médias, des élus des partis d’opposition et des citoyens. > Lire les commentaires sur cet article
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