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Le coin du philosophe - Pierre Desjardins

Savoir garder le sourire…
par Pierre Desjardins

Il est intéressant de constater que la majorité des humains peuvent passer à travers les pires difficultés de la vie tout en gardant le sourire. Mais ce plaisir de vivre ne tient aucunement au sens qu’aurait ou que n'aurait pas la vie. Au contraire, c’est souvent à travers son non-sens que ce plaisir se manifeste le plus.

Demandons-nous par exemple ce qui nous séduit tant lorsqu’on voit un bébé faire ses premiers pas. Est-ce son agilité ou sa dextérité ? Sûrement pas ! C’est même le contraire : c’est plutôt sa maladresse et sa grande difficulté à garder l’équilibre. Ce n’est pas l’autonomie et la liberté de choisir que nous admirons là, car l’enfant, tout comme l’animal, ne décide pas ici de grand-chose. Il est beaucoup plus conduit par des forces instinctuelles que par des décisions personnelles.

Et c’est, je crois, la sympathie que nous éprouvons envers cet enfant aux prises avec une première difficulté de la vie qui motive ainsi notre attrait pour lui. On retrouve en effet dans ses efforts l’ébauche de notre propre difficulté d’être. Car, dans l’opiniâtreté de l’enfant à vouloir marcher, chacun se retrouve.

Autre exemple : qu’est-ce qui nous plaît dans un sourire ? L’air béat de la personne qui l’arbore ? Son côté purement jovial ? Sa placidité ? L’insouciance qu’il communique ? Pas du tout ! C’est bien plutôt cette même difficulté d’être que le sourire tente maladroitement de dissimuler qui nous charme et nous entraîne le plus souvent à sourire nous-mêmes.

Le sourire est un clin d’œil à la dure réalité humaine. Il ne dit pas oui à la vie d’un air jovial et insouciant (ce serait le cas d’un sourire débile), mais il nous communique en un bref instant la difficulté d’être que comme humains, nous devons tous les jours affronter et surmonter. C’est d’ailleurs pour cela qu’il n’y a rien au monde qui nous énerve plus que ces gens qui sourient tout le temps (les « jovialistes », les éternels optimistes). À croire que, pour eux, la vie est toujours belle, comme s’ils se moquaient de notre difficulté d’être. Sourire en permanence à la vie ne peut être, se dit-on, que signe d’insignifiance.

Ce n’est donc en rien l’autonomie ou la liberté que nous aurions qui nous fait sourire devant la vie, mais bien cette conscience aiguë que nous avons d’éprouver chaque jour la difficulté de notre existence. Et c'est aussi précisément ce pouvoir bien spécial d’être ainsi en mesure de se re-présenter dans des situations difficiles similaires aux autres que nous avons en propre en tant qu'humains.

Car tout humain équilibré et sain d’esprit sait très bien qu’en général, la vie n’est pas un cadeau, qu’elle est compliquée et difficile et qu’elle ne peut être joyeuse que pour de brefs instants. Il faut tous les jours se battre. C’est en ce dur combat que nous nous reconnaissons. C’est cela qui nous fait sourire ou qui nous amuse quand nous voyons un bébé faire ses premiers pas : nous éprouvons tout à coup le plaisir de voir l’autre partager les difficultés auxquelles nous nous sommes butés. Avoir le courage de sourire alors que tout est triste autour, c’est le clin d’œil narquois que l’on se permet face à notre dure destinée.

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