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Fiction Tion - Ghislain Taschereau « Anglicite » – Je trouve le monde weird, dit-il. Je sais pas si c’est moi qui est off, mais en tout cas, le monde me turn off. Ma vie, moi, c’est un work in progress, fait que j’le sais qu’avec les boys, ça peut pas être toujours hot ou right on, sauf que c’est sûrement pas moi le fucked up ! J’suis un gars soft, moi. J’ai peut-être l’air sharp, mais j’suis cool. Moi c’est toujours : sure ! yeah ! why not ? Pas avec tout le monde, par exemple. Y en a une batch que j’trust pis une autre que j’trust pas. Fait qu’y faut que j’sois padé là, parce qu’y a des boys qui sont tellement destroy que ça en est spooky. Mais c’est pas facile de rester poker face avec les deux pis d’être fair play en même temps. C’est pas comme si j’étais un gars edgy ou moody, non, j’suis super straight ! Il doit sûrement y avoir un moyen de dire All right ! Come on les boys ! Let’s go ! On attaque ! On fait un move ! Mais on dirait que l’monde catch pas. J’veux leur dire Yes ! Yes, sir, man ! Mais non, ça passe pas. J’me sens comme sur un jet lag par rapport à la crowd. Même dans mes email, c’est comme weird. En tout cas, c’est pas souvent nice. Comme le monde, par exemple, ils « s’envoyent » des links, ils se font des get together sur le Web. Des fois, c’est un peu trash, parce que c’est vraiment too much, mais c’est quand même du team entertainement, pis c’est ça qui est cool. Mais, moi quand j’download une bonne joke sur BigLaugh dot.com pis que j’la forward, j’ai jamais de reply ! C’est downant… Fait que je l’sais pus, docteur… Est-ce que j’suis trop old fashion ? Trop old school ? Je suis trop front ? Ou je back trop ? Qu’est-ce que j’ai ? What’s up, doc ? Le psychologue mit une longue seconde avant de déclarer avec aplomb. – Vous souffrez d’une « anglicite », Monsieur ». Silence. – Une anglicite ? demanda Jean-François. What the fuck ? – Une appendicite, dit le psy sur le ton d’un papa en vacances, c’est une inflammation de l’appendice. Une gingivite, c’est une inflammation des gencives. Le suffixe « ite » vient du grec « itis » et désigne l’inflammation. Sauf dans « bite » où l’inflammation, de courte durée, n’est pas due à une maladie. Hi ! Hi ! – Ce n’est pas drôle. – Pardon. Jean-François affichait une moue de réprimande. Il s’inquiétait pour vrai de son état. – C’est quoi cette anglicite-là ? demanda-t-il. C’est quoi qui m’enfle, docteur ? – Vous souffrez d’une « anglicite », donc, d’une inflammation de l’anglais. – Oooh… My God ! Qu’est-ce qui va m’arriver ? – Qu’est-ce qui vous arrive, vous voulez dire ? Parce que votre « anglicite » est déjà très avancée et très sévère. – Ooooh… Qu’est-ce qui m’arrive, alors ? – Eh bien, des œillères ont déjà commencé à pousser de chaque côté et à l’intérieur de votre tête. Votre esprit est devenu de plus en plus étroit et il a de moins en moins d’espace pour considérer les autres. – Comment ça ? – Parce que vous tenez pour acquis que tout le monde comprend vos inflammations, ce qui n’est pas le cas. Inflammations qui, soit dit en passant, sont de plus en plus longues et nombreuses et qui polluent votre langage. Du coup, vous ne comprenez pas qu’on ne vous comprenne pas et vous ne l’admettez pas non plus. Vous rejetez alors ceux qui vous demandent la signification de vos inflammations et vous les cataloguez dans la section Out de votre cerveau. – La section Out ? – Section Out, oui, puisque, ayant rétréci et ayant vu nombre de ses synapses s’enrayer, votre cerveau n’arrive plus à trouver d’équivalent dans votre langue maternelle pour une inflammation, si petite soit-elle. – Je… je comprends pas ce que vous dites… – Normal, puisque vos nombreuses inflammations ont pris de plus en plus de place, ont empiété honteusement sur les racines, les fondements de votre langage, le détournant ainsi à tout bout de champ de son flux, de son débit naturel, avec pour résultat une débilisation et du discours et de l’entendement, vous incitant à rechercher la compagnie de qui voit sa parole souillée des mêmes inflammations que les vôtres. La langue pendante, Jean-François regardait le psychologue avec des yeux de baleine échouée. – Vous savez que vous avez déjà entamé un suicide identitaire ? ajouta le psychologue pour finir de réconforter son patient. – Ooooh ! souffla Jean-François. Co… co… comment je peux arrêter ça ? Le psychologue soupira avec grandeur. – Il y a trois façons de faire, annonça-t-il. Jean-François glissa son fessier jusqu’au bout de son siège comme s’il espérait ainsi intercepter plus rapidement les solutions dès leur sortie. Le psychologue commença : – Première solution : vous faites l’effort intellectuel de bannir les inflammations de votre langage et tout devrait rentrer dans l’ordre en moins de six mois ou d’un an, au pire. Les épaules de Jean-François chutèrent de quelques centimètres. – C’est pas mal d’efforts intellectuels… bougonna-t-il. Et je me vois dire : « Oui, Monsieur ! Parfait ! » alors que « Yes, sir ! All right ! » est tellement plus winner… – Bon, murmura le psy après un certain temps. Je… je… je vois. Deuxième solution, alors… Jean-François était de nouveau à l’écoute. – Deuxième solution, reprit le psychologue avec fermeté. Vous partez, pendant cinq ans, enseigner le français à des militaires unilingues anglophones et francophobes. Ce qui devrait être assez facile à trouver. Les sourcils tordus par l’incompréhension, Jean-François remonta les épaules. – Qu’est-ce que ça va me donner ? fit-il. Le psy expliqua. – Vous ne pourrez faire autrement, dit-il, que de constater une distinction profonde entre votre langue maternelle et la leur. Vous apprendrez à être fier de votre langue, comme eux sont fiers de la leur. Ces rois de l’esprit obtus vous feront la démonstration d’une langue qui ne s’abaisse pas à se truffer de locutions ou d‘expressions françaises ou de toute autre langue qui leur est étrangère, d’ailleurs, c’est-à-dire, de toute langue qui n’est pas la langue anglaise. Cela devrait vous donner la rigueur nécessaire à l’affirmation de votre identité. Jean-François parut jongler avec les deux hémisphères de son cerveau. Non pas qu’il évaluait la situation. Il évaluait plutôt à quel point il la détestait. – Vous aviez parlé de trois solutions, docteur… – Effectivement, confirma le psychologue, sans poursuivre, comme s’il n’avait pas envie de dévoiler sa dernière option. – Pis ? finit par demander Jean-François. C’est quoi l’autre solution ? Le psychologue hésita un moment, puis se résigna. – Troisième option : vous optez pour la facilité en reniant votre différence, en devenant une marionnette, en devenant, totalement et une fois pour toutes, vous aussi… un anglophone… Jean-François soupira avec hauteur et se leva. – Well, I thank you very much, doctor, gloussa-t-il avant de sortir. Le psychologue le suivit jusque dans le corridor. « Ils sont de plus en plus mous… » pensa-t-il en regardant Jean-François rapetisser en s’éloignant. > Lire les commentaires sur cet article
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