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Le Grand escogriffe Brian Butler : Triste suite et fin heureuse Dans ma dernière chronique, je venais de quitter l’hôpital où mon ami Brian Butler reposait, intubé de bord en bord, sans activité cérébrale, après avoir s’être pendu dans le logement où il avait préalablement mis le feu. J’étais résolu à l’enterrer comme du monde, le plus près possible de chez lui, dans le quartier qu’il avait adopté depuis 25 ans. Je voulais le faire comme pour dire : « Vous avez peut-être réussi à l’expulser de chez lui et, donc, de la vie, mais, cibole, il n’est pas déménagé bien loin ». J’étais cependant loin de me douter à quel point ce serait compliqué. Voyez-vous, je n’avais aucune autorité légale, à peine morale. Et ça, croyez, moi, ça ne pèse pas bien lourd… À peine rentré chez moi, l’hôpital me téléphonait. Brian était en train de s’en aller tranquillement. Ses signes vitaux baissaient. Il était désormais sous respirateur. C’était fini. Je suis retourné à l’hôpital. Dans l’auto, Klaus Nomi chantait « The Cold Song ». Le volume au fond. À l’hôpital, j’ai signé les papiers autorisant le prélèvement d’organes et le débranchement. Après, je suis retourné dans sa chambre et je lui ai lu, presque d’un trait, la chronique que j’avais écrite pour lui. Ensuite, je me suis faufilé au travers des tubulures et j’ai posé mon front sur le sien. On est resté comme ça, en frères siamois, durant un moment. Combien de temps ? Assez longtemps pour m’être dit que j’aurais dû faire ça de son vivant. Avant de quitter, j’ai pris sa main. — Ça va se passer comme tu veux, frère. Pars tranquille. Je m’occupe du reste, ok ? J’avais l’impression d’être une sorte d’ange de la mort, de redevenir soudain bienveillant après avoir été tellement négligent… Heureusement, j’étais accompagné par Annie Chouinard, une lumineuse infirmière qui faisait office d’ange de la vie en me tenant juste comme il faut sous son aile. Croyez-moi, il n’y a pas mieux que les ailes d’un ange pour brailler convenablement. Dans l’auto, je me parlais tout haut : « Ok, grand sauveur, astheure faut t’assures ». Dès le lendemain, j’ai entrepris les démarches. J’ai parlé à l’enquêteur chargé de retrouver la fille de Brian (en passant, ses recherches pour retrouver Maude Larivée sont restées vaines) et au coroner qui m’a informé que la morgue de l’hôpital étant pleine comme un œuf, il faudrait entreposer le corps de Brian quelque part, le temps qu’on enjambe ce qui allait s’avérer une kafkaïenne série de tracasseries administratives. Première embûche, les maisons funéraires refusaient d’entreposer le corps à moins d’avoir l’assurance d’être payées pour ce service. C’est réconfortant de le savoir… D’ailleurs, c’est fou tout ce que j’ai appris, comme ça, en deux semaines. Entre autres, j’ai appris que l’aide sociale pouvait allonger jusqu’à 2 500 $ pour inhumer ses bénéficiaires sans famille (j’allais dire ses ressortissants). J’ai appelé. Un brin à cheval sur le règlement, sans doute à défaut de l’être sur autre chose de temps en temps, la fonctionnaire de Travail-Québec refusait même de me dire si Brian recevait ou non des prestations d’aide sociale. — Qui vous a dit que Monsieur Butler était bénéficiaire ? — Euh… C’est une collègue à vous qui m’a dit que vous étiez responsable de son dossier, Madame… — Bon. Il faudrait savoir si Monsieur Butler avait de l’argent à la banque. Le cas échéant, le montant qui s’y trouve serait soustrait de la somme allouée par l’État pour l’enterrer. — Madame, on est le 17 mai. Vous en connaissez beaucoup des assistés sociaux qui ont encore cinq cennes en banque passé le 15 ? — Surtout s’ils boivent… — Cette précision vous honore, Madame. En passant, je commence à comprendre pourquoi Monsieur Butler vous portait en si haute estime… (Bruit d’un téléphone raccroché avec une rage contenue). Les choses se sont mieux passées avec la Régie des rentes à laquelle Brian avait cotisé assez longtemps pour avoir droit à un montant couvrant les frais funéraires. Ensuite, j’ai cherché une photo pour les pages nécrologiques. Pas facile quand tout a brûlé ! En cachette, je suis allé fouiller les décombres de son appartement. J’ai trouvé son ordinateur fondu, une télé qui avait explosé et un sécateur que j’ai piqué en souvenir et qui me sert à tailler les lilas que je dépose sur le pas de sa porte, comme un con, depuis 10 jours. J’ai bien trouvé des photos (dont une de moi !), mais aucune ne le montrant lui. Et pour cause ! Brian était photographe… Ultime possibilité, la bibliothèque municipale dont Brian était un fidèle abonné. La directrice, une faiseuse de première classe, doublée d’une rouleuse de « r », exigeait une autorisation écrite avant de me donner la photo qui figure sur la carte de membre de Brian. — Vous devez comprrrendrrre que les informations contenues dans son dossier sont confidentielles… — Et vous madame, vous pourrriez comprrrendrrre, hostie, que monsieur Butlerrrr est morrrt et que, parrr conséquent son dossier serrra bientôt détrrruit de toute façon. Croyez-le ou non, il a fallu que je m’adresse à la police pour obtenir une photo, une simple cibole de photo... (Soupir) Ça été comme ça deux semaines durant. * * * D’autres choses ont mieux fonctionné, toutefois. J’avais tapissé le quartier d’une note invitant des amis et des connaissances de Brian à me contacter. Une douzaine de personnes ont répondu. Des voisins, des amis… Quelqu’un m’a même retracé via cette chronique ! Conclusion, j’ai loué le Resto Prospect, situé à un jet de pierre… tombale (woahaha !) du cimetière. Nous serons une quinzaine à nous réunir pour dire un dernier au revoir à notre vieux pote. Après, on l’enterrera l’autre bord de la rue sous un érable haut gros comme ça. Sur la pierre, j’ai fait inscrire : « Brian Butler 1949-2006, ici chez lui pour toujours ». Autre bonne nouvelle, j’ai appris que deux receveurs avaient reçu les reins de Brian et qu’un monsieur dans la soixantaine avait reçu son foie, oui, son foie ! À ce qu’il paraît, les trois se portent à merveille. Cette nouvelle a fait ma journée. Elle m’a aussi rappelé une phrase de Félix : « C’est grand la mort. C’est plein de vie dedans »… * * * Comme un enterrement ne vient jamais seul, j’ai appris cette semaine la fin de Mir. Décidément, il y a comme ça des semaines fastes… Je tenais à vous remercier pour tous les commentaires que vous m’avez généreusement adressés. Plus que des bénéfices marginaux, vous étiez ma seule paye. Il me semble qu’on était bien ensemble… J’espère qu’on pourra se reprendre. À tantôt, donc ? Votre grand escogriffe tout dévoué, Guy Ouellet > Lire les commentaires sur cet article
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